Popularisation de la terrariophilie : le grand massacre ?

Récemment, les médias ont évoqué un chiffre effarant : 75% des reptiles détenus en terrarium meurent dans leur première année de captivité. Ce pourcentage impressionnant serait tiré d’une étude publiée récemment par des chercheurs de l’Université de Gand (Belgique), mais qu’en est-il réellement ?

Ce pourcentage fait froid dans le dos et a été relayé dans des « nouvelles » de différents journaux anglophones et francophones, notamment belges. The Telegraph titre « Ban public from keeping reptiles because they keep accidentally killing them, say vets » : « Il faut bannir l’élevage des reptiles et amphibiens au grand public car il peut involontairement les tuer, disent des vétérinaires » ou encore, pour l’Indian Express : « This is why 75 per cent of pet reptiles die within a year » : « Voilà pourquoi 75% des reptiles de compagnie meurent en un an ».

Une étude mal lue ?

Ces articles affirment que leurs titres sont démontrés par l’étude publiée par Pasmans et al. (2017) dans Veterinary Records. Or, quand on lit l’étude on s’aperçoit que d’abord ce n’est pas une étude statistique sur la mortalité des reptiles, mais une revue d’autres études sur les problèmes que pose la démocratisation de la terrariophilie. De plus, le chiffre de 75% de mortalité dans la première année, j’ai eu beau lire et relire l’étude, je ne l’ai pas trouvé ! En fait, les médias font référence à une autre étude, celle de Toland et al. (2012) intitulée « the exotic pet trade : pet hate » (« le commerce des animaux exotiques : haine des animaux »). Cet article est une véritable charge contre le commerce des animaux exotiques et pointe surtout la mortalité dans le transport et l’acclimatation d’animaux importés ou capturés dans la nature. Il est d’ailleurs très controversé car il cite des études anciennes, ne prenant pas en compte les progrès faits depuis. Un autre article, écrit par Ashley et al. (2014) et – lui – cité dans l’étude de Pasmans et al., confirme néanmoins un taux de mortalité exorbitant (72%) des animaux acclimatés chez un grossiste britannique. Cependant, une autre étude (Robinson et al. 2015, dont nous avions parlée dans Reptilmag n°64) sur la mortalité des reptiles et amphibiens détenus par les terrariophiles, mentionne des taux de mortalité très inférieurs : de 1,9, à 28,2% selon le type d’animal, avec une moyenne de 3,6%. Cette même étude montre aussi que les terrariophiles acquièrent en majorité des sujets nés en captivité.

Il y a un décalage énorme entre la mortalité scandaleusement élevée lors du transit des animaux importés et la mortalité chez les terrariophiles : un chiffre plus juste serait sans doute à trouver entre les deux. Or l’amalgame est vite fait, et le chiffre le plus « sensationnel » est privilégié, avec sans doute comme arrière-pensée, de stigmatiser la terrariophilie, donnant des arguments aux mouvements « anti-captivité » (antispécisme et véganisme, dont l’idéologie, malgré ses contradictions importantes, croît fortement ces dernières années). Le chiffre de 75% tout comme l’article de Tolland et al. ne sont néanmoins pas cités dans l’étude de Pasman et al., et pourtant les médias qui les ont relayés affirment que cette étude en fait mention.

Pire, certains médias ont carrément modifié le texte des auteurs. Par exemple, le New Indian Express du 27 octobre 2017 quireprend les propos des auteurs de l’étude ainsi : « Keeping reptiles and amphibians presents a disproportionate burden on public health or animal welfare compared to that posed by the keeping of other companion animals, ». Traduction : « L’élevage des reptiles et amphibiens représente un problème disproportionné sur la santé publique et le bien-être animal en comparaison avec ce qui se passe pour les autres animaux de compagnie ». Or, à la fin de l’article de Pasmans et al. les auteurs écrivent exactement l’inverse : « The authors do not, howerer, believe that keeping amphibians and reptiles presents a disproportionate burden on public health or animal welfare compared to that posed by the keeping of other companion animals », c’est-à-dire que « Les auteurs ne pensent toutefois pas que l’élevage des amphibiens et reptiles représentent un problème disproportionné pour la santé publique et le bien-être animal comparé à ceux posés par les autres animaux de compagnie ». Le journaliste a tout simplement tronqué la phrase et retiré la négation ! Voilà le problème quand des études scientifiques sont relayées par certains médias : ils ne prennent qu’un fragment de cette étude, quand ils ne la modifient pas (souvent par incompétence) et en font un titre sans regarder l’étude dans son ensemble.

La communication autour de cette étude peut la faire passer comme une attaque contre la terrariophilie alors qu’il s’agit d’une analyse – critique mais objective – loin d’une condamnation totale comme le disent eux-mêmes les auteurs dans l’introduction.

Que dit cet article ? Rien de bien nouveau mais il apporte des données intéressantes qui étaient jusque-là éparpillées dans différentes autres publications.

La terrariophilie, comme toute détention d’animaux de compagnie, procure du bien-être à ceux qui possèdent les animaux. Mais elle permet aussi de démystifier les reptiles et amphibiens, souvent victimes de préjugés. Elle a aussi contribué à des avancées scientifiques, soit en utilisant le savoir-faire des éleveurs qui a permis et permet toujours aux scientifiques de mieux maitriser l’élevage de reptiles et amphibiens à des fins d’étude, soit de directement fournir des données sur la biologie et l’éthologie des reptiles via les observations faites par des éleveurs (par exemple pour certaines espèces, on sait très peu de choses sur leur reproduction dans la nature : les seules données connues proviennent de leur élevage). Elle a aussi permis de créer des souches captives d’espèces très menacées et dans quelques cas, de lancer des programmes de reproduction en captivité afin de sauver une espèce.


Le côté obscur…

Toutefois, les auteurs soulignent que malgré la littérature, trop d’acquéreurs ne se renseignent pas correctement sur les besoins de leurs animaux. Il s’en suit des problèmes de santé comme le montre une étude clinique de 2013 (citée dans l’article) où 21% des lézards et tortues présentés chez des vétérinaires belges étaient atteints de maladie métabolique de l’os, affection directement liée aux conditions d’élevage (absence d’UV, alimentation déséquilibrée par exemple). Très peu de terrariophiles consultent des vétérinaires alors que ces praticiens sont de mieux en mieux formés pour intervenir auprès des « NAC* ». Dans le même temps, les auteurs rappellent que seulement 25 à 50% des propriétaires de chats et chiens aux Etats-Unis vont régulièrement chez le vétérinaire.

*Le terme NAC est utilisé par l’auteur car il est très souvent rencontré dans le langage médiatique même chez les vétérinaires, or il devrait être proscrit car il s’agit d’un mélange d’animaux dont les besoins en captivité, l’histoire et même le statut légal sont totalement différents. Ils n’ont comme point commun que leur succès commercial récent, et encore : l’expression « nouveaux animaux de compagnie » date du milieu des années 1980 !
Le cochon d’Inde par exemple est considéré comme un NAC alors qu’il se trouve dans les clapiers de fermes agricoles depuis le 19e siècle au moins (et il s’y trouve encore aujourd’hui). En bref, faire du neuf avec de l’ancien est à la base de toute innovation … marketing.

Les auteurs évoquent la sélection artificielle et la mode des « phases » qui selon eux peut conduire à des problèmes de santé, de consanguinité et d’appauvrissement génétique des populations captives. Il a notamment été montré que les geckos léopards issus de sélection artificielle poussée sont davantage affectés par la cryptosporidie. Un problème que l’on retrouve aussi chez d’autres animaux domestiques sélectionnés, avec la sélection de caractères altérant leur santé (par exemple les chiens à museau court). Toutefois, plusieurs disciplines d’élevage d’animaux domestiques ont mis en place des suivis, des procédures et une forme de standardisation de la sélection afin d’éliminer les lignées problématiques et d’éviter que des tares ne se propagent au sein d’une race. Toutes les « phases » ne sont pas touchées par ces problèmes, mais certaines posent question et devraient peut-être ne pas être « cultivées » (ce que la loi interdit d’ailleurs) ou du moins, pas les sujets porteurs de tares graves. Malheureusement, les effets de la sélection artificielle sur les reptiles restent encore peu étudiés.

Le bien-être animal passe par une recherche de conditions de vie lui permettant d’acquérir un comportement naturel, de l’espace, un environnement stimulant… Ces aspects sont souvent relayés au second plan par certains terrariophiles car on estime, à tort, que les reptiles ou amphibiens sont trop « primitifs » pour souffrir de mal-être. De plus en plus d’études montrent néanmoins la capacité des reptiles à souffrir psychologiquement des conditions de vie trop peu stimulantes et des pratiques d’élevage trop « minimalistes ». Quant aux problèmes liés à une mauvaise alimentation, par exemple avec la vente toujours autorisée des gammares séchés pour les tortues aquatiques, c’est à mettre en parallèle avec la malnutrition générale des animaux de compagnie (obésité, carences…), un problème de plus en plus courant.

L’étude décrit aussi les risques pour la santé publique : les salmonelles sont un des principaux risques liés à la détention de reptiles et amphibiens. Toutefois, seulement 0.95% des salmonelloses en Grande-Bretagne et 6% aux USA sont liés à ces animaux. En même temps, les chats sont vecteurs de la toxoplasmose, les oiseaux de la psittacose, les chiens d’infections diverses en cas de morsures et dans certains pays de la rage… Les agressions de grands serpents ou crocodiles font les choux gras de la presse mais restent extrêmement rares. Le reptile qui cause le plus de blessures est l’iguane vert : aux États-Unis il ferait 810 blessés par an. Mais en même temps, 86 629 américains – surtout des personnes âgées – ont été blessés entre 2001 et 2006 en trébuchant ou en étant bousculé par un chien ou un chat (il ne s’agit donc même pas de morsures).

L’impact de la terrariophilie sur la biodiversité lui, est plus inquiétant. Il y a l’introduction de maladies : chytrides, ranavirus… mais aussi d’espèces potentiellement invasives comme le Xénope, la grenouille taureau ou les tortues aquatiques nord-américaines. Les espèces allochtones peuvent causer des dégâts aux écosystèmes mais là encore les reptiles ne sont pas des cas isolés : 1,3 à 4 milliards d’oiseaux et 6.2 à 22.3 milliards de mammifères sont tués chaque année aux Etats-Unis par les chats domestiques (Nature Communications 4, Article number : 1396 (2013) ! Une autre étude australienne confirme que 1 million d’oiseaux est détruit par jour par les chats au pays du Pogona vitticeps… « Mistigri » est un prédateur redoutable et un des facteurs de perte de biodiversité dans nos campagnes et nos villes. A cela, s’ajoute l’importation massive d’animaux capturés en milieu naturel et/ou l’importante mortalité des animaux lors du transport ou de l’acclimatation. Le triton à ventre de feu (Hyspeltriton orientalis) est massivement importé, il est potentiellement vecteur de Batrachochytridium salamandrivorans et 2 millions de petits tritons ont été importés aux USA ces 10 dernières années. La collecte de spécimens pour le commerce animalier peut mettre en péril des populations entières et même des espèces comme Lygodactylus williamsi ou Varanus melinus. Entre 2004 et 2014, l’Union Européenne a importé plus de 20 millions de reptiles dont une bonne partie est entrée illégalement et au détriment des populations sauvages.

Finalement, les auteurs de cette étude montrent que la terrariophilie et sa popularisation posent des problèmes éthiques, écologiques, de santé et de bien-être pour les animaux, sans pour autant la condamner aussi radicalement que certains « anti-captivité » acharnés. Les auteurs proposent que des législations plus strictes soient appliquées sur l’importation d’animaux vivants, que le public soit mieux éduqué sur les besoins des reptiles et amphibiens en captivité, que des mesures de quarantaine soient mises en place pour éviter l’introduction d’agents pathogènes, de promouvoir le commerce des animaux nés en captivité et de favoriser les liens entre vétérinaires et terrariophiles.

Elle montre aussi que, regardée globalement et en comparaison avec les problèmes que connaissent ou occasionnent les animaux de compagnie et la volonté de trop de gens de vouloir un animal « prêt à l’emploi », un objet de consommation comme un autre, la terrariophilie n’est finalement ni meilleure, ni pire que les autres.

Sources
New Indian Express – 27 octobre 2017 « This is why 75 per cent of pet reptiles die within a year » : http://www.newindianexpress.com/lifestyle/2017/oct/27/this-is-why-75-per-cent-of-pet-reptiles-die-within-a-year-1684520.html
Pasmans et al. 2017. Future of keeping pet reptiles and ampghibians : towards integrating animal welfare, human health and environmental sustainability. Veterinary records 181:450.
Toland, E., Warwick, C. & Arena P. 2012. The exotic pet trade: pet hate. The Biologist Vol. 59, No 3 pp.14-18.

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